| Le mort sans visage |
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Franck Belmont se leva tôt
ce matin-là. En buvant son café noir il se dit qu’il ferait bien d’appeler son
ex-femme afin d’établir un planning concernant la garde de son fils pour la
période des vacances d’été. Depuis son divorce, il y a maintenant cinq ans,
cela se passait à peu près bien. Jules avait eu onze ans au mois d’avril et son
ex en avait obtenu la garde. Avec son job de policier il n’avait guère eu de
temps à lui consacrer. Mais il avait été promu récemment commissaire et il espérait
bénéficier d’un peu plus de temps libre. Lorsqu’il arriva au bureau
vers 9h, il vit qu’un petit colis l’attendait. Il vérifia que le paquet lui
était bien adressé puis sans se soucier de la sécurité, il l’ouvrit sans plus
attendre. Dans ce petit paquet il y avait un œil humain. Belmont appela l’inspecteur
Joseph Castanier, son adjoint, pour lui montrer le contenu du colis et lui
demander de transmettre l’envoi à la scientifique. Considérant qu’il en était
le destinataire personnel, il pensa que l’expéditeur le connaissait et que
lui-même devait également le connaître. Belmont allait devoir ouvrir une
enquête qui n’augurait rien de bon et qui promettait d’être longue et
fastidieuse. Cet œil n’était pour le
moment qu’un maigre indice et lui procurait un sentiment mitigé entre le défi
qui lui était proposé et l’excitation d’une enquête peu banale. De prime abord,
l’identification de la victime risquait de prendre du temps, et il confia à
Castanier le soin de rassembler les premiers éléments. Il fallait voir si on
n’avait pas trouvé récemment un cadavre auquel il manquerait un œil. Belmont se
trouvait au début d’une affaire sans corps, sans indice et même on peut le dire
sans élément susceptible d’orienter l’enquête. En attendant, tel celui de
Victor Hugo qui était dans la tombe et regardait Cain, l’œil était dans la
boîte et regardait Belmont. Celui-ci finit par se détacher de cette vision
morbide pour se consacrer à ses recherches. Une semaine plus tard,
l’enquête n’avait pas progressé d’un poil lorsqu’un transporteur livra un
paquet d’une taille identique, toujours adressé au commissaire Belmont qui
l’ouvrit à la fois avec fébrilité et précaution, et ne fut guère surpris de
découvrir une oreille tranchée très proprement. Pour le commissaire il n’y
avait plus aucun doute, cette affaire s’annonçait comme un mano à mano entre un
assassin supposé et lui-même. Pour le moment le meurtrier avait un coup
d’avance. Pendant les jours qui
suivirent, Belmont se mit à chercher parmi les malfaisants et les détraqués
qu’il avait côtoyés lors des enquêtes qu’il avait menées, et fouilla dans les
archives ainsi que dans ses propres souvenirs, mais ses recherches restèrent
infructueuses. De son côté la police
scientifique n’avait trouvé aucun indice. Pas d’ADN autre que celui de l’œil,
pas d’empreintes non plus. Pour l’heure il semblerait que l’inconnu n’avait
jamais eu affaire avec les services de police. Franck Belmont, désormais
obnubilé par cette enquête, reprit ses investigations personnelles. Un troisième colis arriva
dix jours plus tard. Il contenait un doigt mais il n’y avait pas d’autres
indices sinon que c’était un doigt d’homme. Le procureur appela Belmont
pour savoir où en était l’enquête mais ce dernier lui répondit évasivement pour
ne pas lui dire qu’elle en était encore au point mort. Belmont se remit au travail
pour tenter d’identifier ce malade qui à n’en point douter ne tournait pas très
rond dans sa tête. Il avait bien déjà eu dans sa carrière quelques
déséquilibrés mais aucun du genre charcutier. Pourtant cette réflexion l’amena
à penser qu’il pouvait s’agir d’une personne ayant travaillé au moins
temporairement dans une boucherie si on en jugeait d’après la qualité quasi
chirurgicale du travail fourni. En revanche ce meurtrier présumé n’avait rien
de commun avec des tueurs en série genre Fritz Haarmann surnommé le boucher de
Hanovre plus spécialisé dans la viande en gros alors que dans l’affaire qui
préoccupait actuellement Belmont les pièces détachées étaient découpées avec
soin et même avec une certaine délicatesse. Du travail cousu main ! C’est à ce moment-là que lui
revint en mémoire qu’il avait participé en tant qu’intervenant extérieur à une
conférence à l’université de médecine à laquelle Pauline Dupuis avait assisté. Son
intuition lui dit qu’il avait trouvé le chaînon manquant dans cette enquête, le
lien entre le commissaire et l’assassin. Il se rendit donc dans les services
administratifs de la faculté afin de se procurer la liste des participants. Il
eut la confirmation de la présence de Pauline Dupuis à cette conférence dont le
thème principal était les mutilations corporelles. Il se rappelait cette
étudiante qui semblait très intéressée par le sujet tout comme lui-même mais
pour des raisons professionnelles. Après la vue, le toucher et l’ouïe,
le goût puis l’odorat vinrent compléter ce puzzle humain comme si l’expéditeur
avait voulu supprimer tous les sens de la victime. Que faire face à une telle
détermination sinon attendre, après la langue coupée du quatrième envoi le dernier
organe qui serait sans doute le nez. En fait la victime privée de ses cinq sens
n’était plus qu’un fantôme sans consistance en même temps qu’un hypothétique
cadavre. L’organe manquant, un nez,
arriva effectivement au commissariat quelques jours plus tard. Ça ne sent pas
très bon cette affaire, plaisanta Franck Belmont pour détendre l’atmosphère.
Cependant, malgré les détails anatomiques un peu légers dont la police
disposait ; on pouvait tout de même tenter de reconstituer le visage de la
victime. En l’absence de signes particuliers, il n’y avait toutefois guère de
chances d’avancer dans cette enquête. Belmont décida de réorienter
ses recherches vers les disparitions signalées récemment, on ne sait jamais se
dit-il. Cela serait certainement fastidieux mais on ne pouvait négliger aucune
piste. Pour cela il demanda l’aide de Castanier. A eux deux ils réussirent à
extraire une dizaine de dossiers qui posaient question quant à leur déroulement,
ou susceptibles de correspondre à leur affaire. Cependant une seule de ces
enquêtes intéressait vraiment Franck Belmont parmi toutes celles qu’ils avaient
déterrées. Celle-ci concernait la disparition de Jérôme Dupuis. Cet agent
immobilier n’avait plus donné signe de vie depuis le 24 octobre, et son épouse
avait lancé un avis de recherches dès le lendemain. C’eut été une affaire
banale si trois jours plus tard Franck Belmont n’avait reçu le premier des cinq
colis contenant des organes humains. Le commissaire et son adjoint se
plongèrent dans le dossier Dupuis. Ils trouvèrent des éléments
troublants concernant la personnalité des époux Dupuis et décidèrent d’aller
rendre visite à Pauline Dupuis. Ils apprirent qu’ils s’étaient rencontrés à la
faculté de médecine de Grenoble et que Pauline avait abandonné ses études en
troisième année pour suivre Jérôme qui voulait tenter sa chance aux USA. Mais
finalement ça n’avait pas marché ; et ils avaient fini par rentrer en
France. L’entente au sein du couple avait pris un sérieux coup dans l’aile à la
suite de cet échec, et Jérôme avait une maîtresse depuis quelques mois. Le
couple était actuellement en instance de divorce. Pauline était donc une
suspecte potentielle qui ruminait sa rancœur et connaissait les rudiments de la
médecine. Affaire à suivre donc tout en creusant aussi la piste d’un possible
compagnon et comparse. Quant aux éléments de ce puzzle humain, à part la
couleur des yeux, il n’y avait pas grand-chose à en tirer. Sur le retour, les
deux policiers échangèrent leurs points de vue sur cette enquête et tombèrent
d’accord sur une conclusion commune. Le seul problème était qu’il n’y avait pas
de cadavre. Par défaut et en l’absence
d’autres suspects, tout semblait désigner Pauline comme étant la meurtrière.
Franck Belmont ressentit comme un arrière-goût d’enquête inachevée. Et si
Jérôme Dupuis lui-même avait mis en scène sa propre disparition ?
Peut-être avait-il une raison cachée pour disparaître définitivement. Par acquit
de conscience, Belmont demanda d’effectuer une perquisition au domicile ainsi
qu’au bureau de l’agence immobilière. Les policiers en profitèrent pour
interroger Nicolas Masset, l’associé de Jérôme Dupuis, qui ne leur apprit rien
de plus sinon que la santé financière de l’agence n’était pas florissante. De toute façon, le procureur
avait décidé de clore l’enquête faute d’éléments ni de preuves tangibles. En
l’absence de corps et de mobile évident pouvait-il en être autrement ? L’esprit
libéré, Franck Belmont pouvait songer à nouveau aux vacances prochaines avec
son fils. A l’impossible nul n’est tenu, dit-il à l’inspecteur Castanier
qui n’en pensait pas moins. Mais alors que tout le monde
avait considéré que l’enquête était bel et bien close, un appel téléphonique
informa la police qu’un corps décapité avait été découvert sur les contreforts
du massif de la Chartreuse. Le commissaire Belmont pensa tout de suite à la
victime dont on ne connaissait toujours pas l’identité. Le médecin légiste confirma
qu’il s’agissait bien de la même personne dont la date de décès correspondait
avec la disparition de Jérôme. Ce corps humain presque complet allait-il
révéler un signe particulier permettant d’identifier la victime ? Belmont
convoqua Pauline Dupuis pour tenter de mettre un nom sur ce corps sans visage.
La jeune femme indiqua aux enquêteurs qu’il s’agissait bien de son mari,
reconnaissable grâce à un grain de beauté particulier. L’identification du
cadavre étant terminée, il ne restait plus qu’à trouver celle de l’assassin. Lorsque
le lendemain la police se présenta au domicile de Pauline, principale suspecte
dans cette affaire, celle-ci avait disparu. Cela ne dérangea pas Franck
Belmont qui était plus préoccupé par la préparation de ses prochaines vacances,
que par la conclusion de cette enquête, résolue plus facilement que prévue. Le
commissaire avait confié les affaires courantes à son adjoint l’inspecteur
Castanier, avant d’aller passer une première semaine dans le Luberon et une
seconde dans le Pays basque. A son retour, Castanier
l’informa des derniers rebondissements de l’affaire Dupuis, où l’épouse avait
été interpellée et mise en examen pour le meurtre de son mari. Au commissaire
Belmont qui l’interrogeait sur les circonstances de cet homicide, Pauline
Dupuis répondit qu’il avait bien mérité d’être disséqué rappelant ainsi à Franck Belmont les turpitudes
de la condition humaine. Il comprit que pour Pauline ce n’était qu’un jeu et
cela lui fit froid dans le dos. Elle lui avoua qu’elle avait simplement voulu
le mettre à l’épreuve, lui, par l’envoi de ces organes éparpillés façon puzzle.
En regardant une dernière fois la photo de la victime, Belmont s’apprêta à
boucler l’enquête. Il avait un cadavre, une victime et une meurtrière, il ne
lui manquait plus qu’un visage mais cela n’avait finalement que peu
d’importance. |
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