Le crime du parc


Le château de Vizille près de Grenoble est considéré comme le berceau de la Révolution française par suite de l’assemblée des trois ordres du Dauphiné qui eut lieu le 21 juillet 1788 et fut comme une répétition générale avant celle de 1789. Il abrite d’ailleurs dans ses murs le musée de la Révolution. Un beau parc verdoyant jouxte le château et il est ouvert au public qui vient l’été y chercher un peu de fraîcheur. Mélangeant jardin à la française et jardin à l’anglaise avec des pièces d’eau, c’est aussi un parc animalier où se côtoient canards, cygnes, hérons et daims. C’est François de Bonne, duc de Lesdiguières, le dernier connétable de France qui l’avait fait construire au 17ème siècle sans bien sûr se douter que c’est dans son château que se tiendrait une assemblée qui marquerait les prémices de la Révolution française.

C’est en ce lieu paisible que lors d’une matinée ensoleillée de juillet, un jardinier chargé de l’entretien du parc découvrit le corps d’une jeune femme dans le grand bassin.

Le commissaire Belmont et son adjoint l’inspecteur Castanier furent dépêchés sur place pour constater le décès. Le légiste estima la mort à une douzaine d’heures. Le parc fermant à 20 heures pendant la période estivale, on pouvait donc penser que cette femme avait été tuée peu avant la fermeture. Il allait falloir interroger tout le personnel présent sur le site et susceptible d’avoir vu quelque chose d’anormal. Pour faire avancer l’enquête il ne fallait pas trop compter en effet sur les truites allant et venant dans le bassin qui, on le sait, ne sont guère plus bavardes que les carpes. Le légiste précisa aux deux policiers que la victime présentait des traces de strangulation. Cela faisait davantage penser à un étranglement qui serait la cause du décès plutôt qu’à une noyade.

Les analyses complémentaires effectuées au laboratoire confirmèrent cette hypothèse mais ne révélèrent rien de plus sinon que la victime n’avait pas eu de rapports sexuels avant sa mort.

La jeune femme fut rapidement identifiée grâce à son véhicule garé sur le parking devant l’entrée du parc : Jeanne Bertin, 30 ans, célibataire, domiciliée à Grenoble dans le quartier de l’Île Verte. Une enquête de voisinage leur apprit qu’elle avait de nombreux amants et que parmi ceux-ci trois d’entre eux au moins étaient un peu plus réguliers et assidus. Était-ce son intuition, en tous cas quelque chose incita Belmont à penser qu’il fallait creuser dans cette direction. Dans ce genre de crime les suspects les plus crédibles étaient souvent des proches de la victime.

Franck Belmont profita de l’occasion pour s’offrir une promenade dans le parc où il n’était pas venu depuis longtemps, puis il regagna le commissariat pour se pencher sur les personnalités des trois principaux suspects.

Enzo Castelli, 37 ans, écrivain, originaire de la région des Pouilles au sud de l’Italie par son père, mais lui-même né en France où il s’était bâti une belle réputation dans le domaine de la littérature.

Pablo Lopez, 25 ans, genre plutôt bodybuildé, célibataire, lui aussi fils d’immigré mais espagnol, ayant pour lui la beauté et la jeunesse, avantage non négligeable.

Simon Goldstein, 46 ans, marié, deux enfants, éditeur : il avait notamment édité plusieurs romans à succès de Castelli dont le dernier best-seller, un polar intitulé « Mourir dans les alpages »

Ces deux derniers se connaissaient bien professionnellement. Quant à Pablo Lopez il ne passait pas inaperçu lorsqu’on le croisait dans l’escalier ou dans la rue. Ces trois amants ne pourraient guère s’ignorer plus longtemps.

Mais le point central de cette triade était Jeanne Bertin, une belle fille blonde qui attirait tous les regards et se disait étudiante tout en se faisant entretenir par ces messieurs.

Que faisait Jeanne ce jour-là au château de Vizille ? Avait-elle un rendez-vous avec l’un de ses amants ou même avec les trois ? L’enquête auprès du voisinage ne donna pas de résultat à part que l’un des habitants l’avait vue partir en voiture vers 15 heures. Cependant son véhicule avait été verbalisé pour stationnement à Vizille dans une zone interdite.

Les trois hommes furent convoqués au commissariat pour un interrogatoire plus musclé afin de vérifier leur emploi du temps ce jour-là. Simon Goldstein participait à une réunion du conseil de classe de sa fille, lequel se tenait au lycée Mounier de Grenoble à partir de 18 heures.

Pablo Lopez était à la salle de sport de 18 heures à 20 heures comme tous les deux jours, alibi confirmé par le responsable de la salle.

Enzo Castelli était quant à lui invité au vernissage d’une exposition de peinture d’un artiste-peintre local qui confirma la présence de l’écrivain.

Tous trois étaient domiciliés à Grenoble.

Le commissaire Belmont n’avait guère avancé dans son enquête puisque les trois suspects possédaient de solides alibis. Solides ? Pas si sûr que ça pensa-t-il. L’inspecteur Castanier fut chargé de compléter les dépositions des clients présents ce soir-là à la salle de sport. L’un d’eux avait conservé un souvenir précis de ce jour et se rappelait avoir vu Pablo Lopez quitter la salle en même temps que lui à 19h exactement. Il se rappelait bien l’heure car il allait fêter l’anniversaire de son fils justement ce jour-là.

De son côté Franck Belmont retourna au lycée Mounier pour y rencontrer le proviseur. Celui-ci finit par se souvenir que Simon Goldstein avait quitté le lycée prématurément, arguant qu’il avait une autre réunion à laquelle il devait absolument être présent.

Deux alibis venant de voler en éclat, il se demanda ce que lui réservait le troisième. Mais cette fois c’était plus compliqué car il fallait trouver si Enzo Castelli avait quitté la salle d’exposition et s’il était parti entre 19h et 19h15. Comme il y avait un nombre important de personnes au vernissage, il était sans doute plus facile de s’éclipser sans se faire remarquer. En attendant, l’affaire n’était pas résolue pour autant et le commissaire Belmont disposait désormais de trois assassins potentiels, ce que ne manqua pas de souligner avec humour l’inspecteur Castanier.

Maintenant il ne restait plus qu’à trouver le coupable. Allez ! Au travail mon vieux lui répondit Franck Belmont, il ne va pas se dénoncer tout seul.

L’examen plus détaillé du portable de Jeanne Bertin ainsi que celui de son ordinateur fit apparaître que la veille de sa mort, elle avait eu une sérieuse dispute avec Simon. Ce dernier était très jaloux de ses deux rivaux qui étaient plus jeunes que lui et leur relation étant plus tendue, il redoutait une rupture de la part de Jeanne. Interrogé au commissariat, il reconnut avoir rencontré Jeanne mais jura ne pas avoir tué la jeune femme. Il avait ensuite quitté le parc du château. A un quart d’heure de la fermeture, le parc était presque désert. Et pourtant il crut reconnaitre la silhouette athlétique de Pablo Lopez qui se dirigeait vers la sortie d’un pas pressé. Lors de son interrogatoire par le commissaire Belmont, il n’oublia pas d’en faire mention. Pour sa part le jeune Espagnol précisa lui aussi que Jeanne Bertin n’était pas là lors de son arrivée au rendez-vous de 19h et qu’il n’avait vu ni Goldstein ni Castelli.

Apparemment Jeanne avait décidé de mettre un peu d’ordre dans sa vie sentimentale en interrompant brutalement plusieurs liaisons, et elle avait choisi le parc bucolique du château de Vizille pour le faire. Pensait-elle que cela adoucirait la fin de leurs relations ? On avait retrouvé sur le portable de la victime les initiales et les horaires de rendez-vous concernant ses trois amants.

Ces deux témoignages qui se recoupaient semblaient désigner Simon Goldstein comme coupable potentiel même si ceux-ci étaient à prendre avec circonspection car Pablo et Enzo étaient eux-mêmes impliqués dans cette affaire.

Le commissaire Belmont récapitula l’emploi du temps des trois hommes sachant que compte tenu de la distance entre Grenoble et Vizille, il fallait environ une demi-heure de trajet. Il lui parut judicieux de commencer par Simon Goldstein. Parti à 18h30 et arrivé vers 19h selon ses affirmations, il avait décidé de rentrer à Grenoble à 19h15, heure à laquelle Jeanne Bertin était encore en vie, c’est du moins ce qu’il affirmait. Toujours selon ses propos, ce qu’il redoutait devint réalité quand Jeanne lui annonça la fin de leur relation. La jeune femme expliqua à son amant qu’elle avait rencontré quelqu’un et que leur histoire était terminée. Simon indiqua au commissaire qu’il avait tenté de la retenir mais qu’il avait désormais compris que tout était bien fini entre eux. Interrogé par Belmont sur sa dispute de la veille avec la victime, il répondit qu’il s’était emporté. Cette conversation de la veille ne plaidait pas en sa faveur et le procureur décida de le mettre en garde à vue afin d’approfondir sa déposition.

Pablo Lopez avait quitté la salle de sport à 19h et il était arrivé à Vizille à 19h30. Cependant il n’était sorti du parc qu’à 19h45, ce qui lui donnait largement le temps de commettre un meurtre. Cependant le témoignage de Pablo qui déclara avoir bien rencontré Jeanne Bertin ce soir-là disculpait du même coup et totalement Simon Goldstein qui l’avait quittée en vie. Sa garde à vue fut d’ailleurs levée le jour même. A l’inverse Pablo redevenait lui-même un suspect. Interrogé à nouveau par Belmont il reconnut avoir rencontré Jeanne qui lui avait annoncé qu’elle le quittait également mais que tout s’était déroulé calmement et qu’après un bref entretien ils s’étaient séparés bons amis.

Quant à Enzo Castelli, parti aux alentours de 19h de Grenoble et arrivé avec un peu de retard à Vizille, il avait juste eu le temps d’apercevoir le bel Espagnol qui furtivement se dirigeait vers la sortie, fournissant ainsi un renseignement important aux enquêteurs.

Les trois rivaux et néanmoins suspects étaient ainsi au coude à coude avant d’attaquer le sprint final. L’un d’entre eux allait tirer le gros lot et risquait une peine de vingt à trente ans de réclusion criminelle.

Les témoignages des uns et des autres avaient permis d’affiner l’heure du crime, sans doute entre 19h et 19h15. Pablo fut placé à son tour en garde à vue remplaçant Simon Goldstein qu’il avait bien malgré lui contribué à faire libérer.  Goldstein pour sa part réaffirma avoir quitté Jeanne à 19h et avoir regagné son véhicule pour rentrer à Grenoble. Il n’avait rencontré ni Pablo, ni Enzo qui était le dernier à être resté dans le parc jusqu’à la fermeture.

Dès lors les protagonistes ne pensèrent plus qu’à se disculper.

Le témoignage d’un gardien confirma que l’écrivain était quasiment seul à déambuler dans les allées du parc. Le même gardien l’avait d’ailleurs invité à quitter les lieux car le parc allait fermer à 20h. Celui-ci se rappelait également la jeune femme mais ne se souvenait pas l’avoir vue partir.

Ce n’est que le lendemain matin que l’on découvrit son corps dans le grand bassin.

Accusé de meurtre, Enzo Castelli expliqua qu’il avait fini par trouver Jeanne, mais que ça avait mal tourné quand elle lui avait annoncé la fin de leur relation.

L’affaire prit toutefois une nouvelle tournure lorsque Pablo Lopez fut mis hors de cause à son tour. Le procureur pour qui Castelli demeurait le seul suspect fit remettre Pablo en liberté mais décida de prolonger la garde à vue de Enzo Castelli estimant qu’il y avait toujours quelques éléments à charge contre lui. A moins que ce crime n’ait aucun lien avec les trois hommes soupçonnés initialement. Mais dans ce cas il allait falloir reprendre l’enquête.

Quand il revint au commissariat l’inspecteur Castanier était persuadé que l’enquête était terminée. Franck Belmont l’informa qu’ils allaient chercher des indices dans le portable de Jeanne. « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage » lâcha le commissaire, » c’est une citation de Boileau mais pour nous ce serait plutôt « vingt fois parmi les suspects recherchez le coupable »

 Allez ! Mettons-nous plutôt au travail. Je vais repasser en revue les infos de son téléphone mobile. Toi, essaie de trouver de nouveaux témoignages de voisins ou de nouveaux venus dans son entourage. Une fois de plus le flair de Belmont s’avéra efficace. Il nota qu’un numéro de mobile revenait régulièrement dans certains appels de Jeanne Bertin ainsi que dans son répertoire. Après vérification, il s’agissait de Thimothée Veyron, 25 ans. Sans plus attendre, Belmont et Castanier allèrent le cueillir à son domicile et le convoquèrent pour un interrogatoire à l’hôtel de police. Le jeune homme n’avait pas d’alibi pour le jour du meurtre et nia avoir rencontré Jeanne. Après recherche les policiers découvrirent que le portable de Thimothée avait borné à Vizille le soir peu après 20h. Cette coïncidence ne pouvait être fortuite. Dans le même temps Belmont demanda à la police scientifique d’effectuer de nouvelles recherches ainsi que des prélèvements ADN dont celui de Timothée Veyron.

Quand le commissaire lui demanda ce qu’il faisait ce jour-là à Vizille, il répondit qu’il était venu voir un copain, mais cette réponse pour le moins évasive ne convainquit guère les enquêteurs. Une perquisition à son domicile fut donc diligentée par le procureur à la recherche de preuves ou d’éléments susceptibles d’impliquer Timothée Veyron dans le meurtre de Jeanne Bertin. Celle-ci donna des résultats au-delà de ceux espérés par les services de police. Le procureur lui-même n’en revenait pas. On venait de découvrir dans une pièce de l’appartement de Timothée des photos de Jeanne qui recouvraient quasiment toute la pièce et traduisaient l’obsession de Timothée pour Jeanne. Il n’en fallait pas plus pour l’inculper du meurtre de la jeune femme dès son retour au commissariat. Il ne tarda d’ailleurs pas à passer aux aveux. Lui aussi avait été la victime de son amour et de sa jalousie tout comme les trois autres amants de Jeanne, une jalousie obsessionnelle qui l’avait poussé jusqu’à commettre l’irréparable.

Les analyses complémentaires de la scientifique confirmèrent que l’ADN retrouvé sur la jeune femme correspondait bien à celui de Thimothée.

Encore une histoire d’amour qui se termine mal, pensa tristement Franck Belmont en regardant son collègue passer les bracelets à Timothée Veyron. Dans le même temps, Enzo Castelli, innocenté pour le meurtre de Jeanne Bertin, quittait le commissariat. « En tout cas j’en connais un qui ne devrait pas manquer de matière pour son prochain roman » dit Franck Belmont à son adjoint en désignant l’auteur de polards qui venait de passer la porte.


Retour à la page histoires et nouvelles