| Le crime du parc |
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C’est
en ce lieu paisible que lors d’une matinée ensoleillée de juillet, un jardinier
chargé de l’entretien du parc découvrit le corps d’une jeune femme dans le
grand bassin. Le
commissaire Belmont et son adjoint l’inspecteur Castanier furent dépêchés sur
place pour constater le décès. Le légiste estima la mort à une douzaine
d’heures. Le parc fermant à 20 heures pendant la période estivale, on pouvait
donc penser que cette femme avait été tuée peu avant la fermeture. Il allait
falloir interroger tout le personnel présent sur le site et susceptible d’avoir
vu quelque chose d’anormal. Pour faire avancer l’enquête il ne fallait pas trop
compter en effet sur les truites allant et venant dans le bassin qui, on le
sait, ne sont guère plus bavardes que les carpes. Le légiste précisa aux deux
policiers que la victime présentait des traces de strangulation. Cela faisait
davantage penser à un étranglement qui serait la cause du décès plutôt qu’à une
noyade. Les
analyses complémentaires effectuées au laboratoire confirmèrent cette hypothèse
mais ne révélèrent rien de plus sinon que la victime n’avait pas eu de rapports
sexuels avant sa mort. La
jeune femme fut rapidement identifiée grâce à son véhicule garé sur le parking
devant l’entrée du parc : Jeanne Bertin, 30 ans, célibataire, domiciliée à
Grenoble dans le quartier de l’Île Verte. Une enquête de voisinage leur apprit
qu’elle avait de nombreux amants et que parmi ceux-ci trois d’entre eux au
moins étaient un peu plus réguliers et assidus. Était-ce son intuition, en tous
cas quelque chose incita Belmont à penser qu’il fallait creuser dans cette
direction. Dans ce genre de crime les suspects les plus crédibles étaient
souvent des proches de la victime. Franck
Belmont profita de l’occasion pour s’offrir une promenade dans le parc où il
n’était pas venu depuis longtemps, puis il regagna le commissariat pour se
pencher sur les personnalités des trois principaux suspects. Enzo
Castelli, 37 ans, écrivain, originaire de la région des Pouilles au sud de
l’Italie par son père, mais lui-même né en France où il s’était bâti une belle
réputation dans le domaine de la littérature. Pablo
Lopez, 25 ans, genre plutôt bodybuildé, célibataire, lui aussi fils d’immigré
mais espagnol, ayant pour lui la beauté et la jeunesse, avantage non
négligeable. Simon
Goldstein, 46 ans, marié, deux enfants, éditeur : il avait notamment édité
plusieurs romans à succès de Castelli dont le dernier best-seller, un polar
intitulé « Mourir dans les alpages » Ces
deux derniers se connaissaient bien professionnellement. Quant à Pablo Lopez il
ne passait pas inaperçu lorsqu’on le croisait dans l’escalier ou dans la rue.
Ces trois amants ne pourraient guère s’ignorer plus longtemps. Mais
le point central de cette triade était Jeanne Bertin, une belle fille blonde
qui attirait tous les regards et se disait étudiante tout en se faisant
entretenir par ces messieurs. Que
faisait Jeanne ce jour-là au château de Vizille ? Avait-elle un
rendez-vous avec l’un de ses amants ou même avec les trois ? L’enquête auprès
du voisinage ne donna pas de résultat à part que l’un des habitants l’avait vue
partir en voiture vers 15 heures. Cependant son véhicule avait été verbalisé
pour stationnement à Vizille dans une zone interdite. Les
trois hommes furent convoqués au commissariat pour un interrogatoire plus
musclé afin de vérifier leur emploi du temps ce jour-là. Simon Goldstein
participait à une réunion du conseil de classe de sa fille, lequel se tenait au
lycée Mounier de Grenoble à partir de 18 heures. Pablo
Lopez était à la salle de sport de 18 heures à 20 heures comme tous les deux
jours, alibi confirmé par le responsable de la salle. Enzo
Castelli était quant à lui invité au vernissage d’une exposition de peinture
d’un artiste-peintre local qui confirma la présence de l’écrivain. Tous
trois étaient domiciliés à Grenoble. Le
commissaire Belmont n’avait guère avancé dans son enquête puisque les trois
suspects possédaient de solides alibis. Solides ? Pas si sûr que ça
pensa-t-il. L’inspecteur Castanier fut chargé de compléter les dépositions des
clients présents ce soir-là à la salle de sport. L’un d’eux avait conservé un
souvenir précis de ce jour et se rappelait avoir vu Pablo Lopez quitter la
salle en même temps que lui à 19h exactement. Il se rappelait bien l’heure car
il allait fêter l’anniversaire de son fils justement ce jour-là. De
son côté Franck Belmont retourna au lycée Mounier pour y rencontrer le
proviseur. Celui-ci finit par se souvenir que Simon Goldstein avait quitté le
lycée prématurément, arguant qu’il avait une autre réunion à laquelle il devait
absolument être présent. Deux
alibis venant de voler en éclat, il se demanda ce que lui réservait le
troisième. Mais cette fois c’était plus compliqué car il fallait trouver si
Enzo Castelli avait quitté la salle d’exposition et s’il était parti entre 19h
et 19h15. Comme il y avait un nombre important de personnes au vernissage, il
était sans doute plus facile de s’éclipser sans se faire remarquer. En
attendant, l’affaire n’était pas résolue pour autant et le commissaire Belmont
disposait désormais de trois assassins potentiels, ce que ne manqua pas de
souligner avec humour l’inspecteur Castanier. Maintenant
il ne restait plus qu’à trouver le coupable. Allez ! Au travail mon vieux
lui répondit Franck Belmont, il ne va pas se dénoncer tout seul. L’examen
plus détaillé du portable de Jeanne Bertin ainsi que celui de son ordinateur
fit apparaître que la veille de sa mort, elle avait eu une sérieuse dispute
avec Simon. Ce dernier était très jaloux de ses deux rivaux qui étaient plus
jeunes que lui et leur relation étant plus tendue, il redoutait une rupture de
la part de Jeanne. Interrogé au commissariat, il reconnut avoir rencontré
Jeanne mais jura ne pas avoir tué la jeune femme. Il avait ensuite quitté le
parc du château. A un quart d’heure de la fermeture, le parc était
presque désert. Et pourtant il crut reconnaitre la silhouette athlétique
de Pablo Lopez qui se dirigeait vers la sortie d’un pas pressé. Lors de son
interrogatoire par le commissaire Belmont, il n’oublia pas d’en faire mention.
Pour sa part le jeune Espagnol précisa lui aussi que Jeanne Bertin n’était pas
là lors de son arrivée au rendez-vous de 19h et qu’il n’avait vu ni Goldstein
ni Castelli. Apparemment
Jeanne avait décidé de mettre un peu d’ordre dans sa vie sentimentale en
interrompant brutalement plusieurs liaisons, et elle avait choisi le parc
bucolique du château de Vizille pour le faire. Pensait-elle que cela adoucirait
la fin de leurs relations ? On avait retrouvé sur le portable de la
victime les initiales et les horaires de rendez-vous concernant ses trois
amants. Ces
deux témoignages qui se recoupaient semblaient désigner Simon Goldstein comme
coupable potentiel même si ceux-ci étaient à prendre avec circonspection car
Pablo et Enzo étaient eux-mêmes impliqués dans cette affaire. Le
commissaire Belmont récapitula l’emploi du temps des trois hommes sachant que
compte tenu de la distance entre Grenoble et Vizille, il fallait environ une
demi-heure de trajet. Il lui parut judicieux de commencer par Simon Goldstein.
Parti à 18h30 et arrivé vers 19h selon ses affirmations, il avait décidé de
rentrer à Grenoble à 19h15, heure à laquelle Jeanne Bertin était encore en vie,
c’est du moins ce qu’il affirmait. Toujours selon ses propos, ce qu’il
redoutait devint réalité quand Jeanne lui annonça la fin de leur relation. La
jeune femme expliqua à son amant qu’elle avait rencontré quelqu’un et que leur
histoire était terminée. Simon indiqua au commissaire qu’il avait tenté de la
retenir mais qu’il avait désormais compris que tout était bien fini entre eux.
Interrogé par Belmont sur sa dispute de la veille avec la victime, il répondit
qu’il s’était emporté. Cette conversation de la veille ne plaidait pas en sa
faveur et le procureur décida de le mettre en garde à vue afin d’approfondir sa
déposition. Pablo
Lopez avait quitté la salle de sport à 19h et il était arrivé à Vizille à
19h30. Cependant il n’était sorti du parc qu’à 19h45, ce qui lui donnait
largement le temps de commettre un meurtre. Cependant le témoignage de Pablo
qui déclara avoir bien rencontré Jeanne Bertin ce soir-là disculpait du même
coup et totalement Simon Goldstein qui l’avait quittée en vie. Sa garde à vue
fut d’ailleurs levée le jour même. A l’inverse Pablo redevenait lui-même un
suspect. Interrogé à nouveau par Belmont il reconnut avoir rencontré Jeanne qui
lui avait annoncé qu’elle le quittait également mais que tout s’était déroulé
calmement et qu’après un bref entretien ils s’étaient séparés bons amis. Quant
à Enzo Castelli, parti aux alentours de 19h de Grenoble et arrivé avec un peu
de retard à Vizille, il avait juste eu le temps d’apercevoir le bel Espagnol
qui furtivement se dirigeait vers la sortie, fournissant ainsi un renseignement
important aux enquêteurs. Les
trois rivaux et néanmoins suspects étaient ainsi au coude à coude avant
d’attaquer le sprint final. L’un d’entre eux allait tirer le gros lot et
risquait une peine de vingt à trente ans de réclusion criminelle. Les
témoignages des uns et des autres avaient permis d’affiner l’heure du crime,
sans doute entre 19h et 19h15. Pablo fut placé à son tour en garde à vue
remplaçant Simon Goldstein qu’il avait bien malgré lui contribué à faire
libérer. Goldstein pour sa part
réaffirma avoir quitté Jeanne à 19h et avoir regagné son véhicule pour rentrer
à Grenoble. Il n’avait rencontré ni Pablo, ni Enzo qui était le dernier à être
resté dans le parc jusqu’à la fermeture. Dès
lors les protagonistes ne pensèrent plus qu’à se disculper. Le
témoignage d’un gardien confirma que l’écrivain était quasiment seul à
déambuler dans les allées du parc. Le même gardien l’avait d’ailleurs invité à
quitter les lieux car le parc allait fermer à 20h. Celui-ci se rappelait
également la jeune femme mais ne se souvenait pas l’avoir vue partir. Ce
n’est que le lendemain matin que l’on découvrit son corps dans le grand bassin. Accusé
de meurtre, Enzo Castelli expliqua qu’il avait fini par trouver Jeanne, mais
que ça avait mal tourné quand elle lui avait annoncé la fin de leur relation. L’affaire
prit toutefois une nouvelle tournure lorsque Pablo Lopez fut mis hors de cause
à son tour. Le procureur pour qui Castelli demeurait le seul suspect fit
remettre Pablo en liberté mais décida de prolonger la garde à vue de Enzo
Castelli estimant qu’il y avait toujours quelques éléments à charge contre lui.
A moins que ce crime n’ait aucun lien avec les trois hommes soupçonnés
initialement. Mais dans ce cas il allait falloir reprendre l’enquête. Quand
il revint au commissariat l’inspecteur Castanier était persuadé que l’enquête
était terminée. Franck Belmont l’informa qu’ils allaient chercher des indices
dans le portable de Jeanne. « Vingt fois sur le métier remettez votre
ouvrage » lâcha le commissaire, » c’est une citation de Boileau mais
pour nous ce serait plutôt « vingt fois parmi les suspects recherchez le
coupable » Allez !
Mettons-nous plutôt au travail. Je vais repasser en revue les infos de son
téléphone mobile. Toi, essaie de trouver de nouveaux témoignages de voisins ou
de nouveaux venus dans son entourage. Une fois de plus le flair de Belmont
s’avéra efficace. Il nota qu’un numéro de mobile revenait régulièrement dans
certains appels de Jeanne Bertin ainsi que dans son répertoire. Après
vérification, il s’agissait de Thimothée Veyron, 25 ans. Sans plus attendre,
Belmont et Castanier allèrent le cueillir à son domicile et le convoquèrent
pour un interrogatoire à l’hôtel de police. Le jeune homme n’avait pas d’alibi
pour le jour du meurtre et nia avoir rencontré Jeanne. Après recherche les
policiers découvrirent que le portable de Thimothée avait borné à Vizille le
soir peu après 20h. Cette coïncidence ne pouvait être fortuite. Dans le même
temps Belmont demanda à la police scientifique d’effectuer de nouvelles
recherches ainsi que des prélèvements ADN dont celui de Timothée Veyron. Quand
le commissaire lui demanda ce qu’il faisait ce jour-là à Vizille, il répondit
qu’il était venu voir un copain, mais cette réponse pour le moins évasive ne
convainquit guère les enquêteurs. Une perquisition à son domicile fut donc
diligentée par le procureur à la recherche de preuves ou d’éléments
susceptibles d’impliquer Timothée Veyron dans le meurtre de Jeanne Bertin.
Celle-ci donna des résultats au-delà de ceux espérés par les services de
police. Le procureur lui-même n’en revenait pas. On venait de découvrir dans
une pièce de l’appartement de Timothée des photos de Jeanne qui recouvraient
quasiment toute la pièce et traduisaient l’obsession de Timothée pour Jeanne.
Il n’en fallait pas plus pour l’inculper du meurtre de la jeune femme dès son
retour au commissariat. Il ne tarda d’ailleurs pas à passer aux aveux. Lui
aussi avait été la victime de son amour et de sa jalousie tout comme les trois
autres amants de Jeanne, une jalousie obsessionnelle qui l’avait poussé jusqu’à
commettre l’irréparable. Les
analyses complémentaires de la scientifique confirmèrent que l’ADN retrouvé sur
la jeune femme correspondait bien à celui de Thimothée. Encore
une histoire d’amour qui se termine mal, pensa tristement Franck Belmont en
regardant son collègue passer les bracelets à Timothée Veyron. Dans le même
temps, Enzo Castelli, innocenté pour le meurtre de Jeanne Bertin, quittait le
commissariat. « En tout cas j’en connais un qui ne devrait pas manquer de
matière pour son prochain roman » dit Franck Belmont à son adjoint en
désignant l’auteur de polards qui venait de passer la porte.
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